Mois : juillet 2020

« Nous sommes des révolutionnaires malgré nous » de Bernard Charbonneau et Jacques Ellul

Bernard Charbonneau et Jacques Ellul sont deux penseurs de l’écologie politique dans les annĂ©es 1930. Ils s’inscrivent dans le « mouvement personnaliste gascon Â», qui voulait proposer un contre-modèle au fascisme. Ils ont rĂ©flĂ©chi Ă  la question de la modernitĂ©, du progrès et de la technique.

Dans ce court ouvrage, il est prĂ©sentĂ© une compilation de textes. Ces textes sont considĂ©rĂ©s comme fondateurs de l’écologie politique français. Cette pensĂ©e peut ĂŞtre rĂ©sumĂ©e de la manière suivante : le projet Ă©cologique ne passe pas par une prise de pouvoir, mais par la crĂ©ation d’une contre-sociĂ©tĂ©, basĂ©e sur d’autres valeurs et rapports au monde. Il faut donc changer notre rapport au monde pour changer notre sociĂ©tĂ©.

La thèse principale de cet ouvrage est une critique du progrès et de la technologie comme mouvement émancipateur, et propose que, contrairement à la pensée dominante de leur époque. Pour les auteurs, l’État, la science, le productivisme, la technique pouvaient être des instruments d’oppression en se retournant contre les humains.

Pour Bernard Charbonneau, le communisme, le fascisme et le libĂ©ralisme se ressemblent, car ces idĂ©ologies sont fondĂ©es sur l’idĂ©e de la production comme substrat du progrès. Derrière cette idĂ©e de progrès, il critique l’idĂ©e de gigantisme qui fait perdre le cĂ´tĂ© « taille humaine Â» : la Presse (avec un grand P), la Patrie comme idĂ©e abstraite, etc. Bref, Bernard Charbonneau vilipende une forme de progrès faisant perdre l’essence des choses, leur donnant un aspect mĂ©canique et dĂ©shumanisĂ©.

Ainsi, pour lui, le progrès, tel prĂ©sentĂ© actuellement dans nos sociĂ©tĂ©s, n’est qu’une complexification d’objets techniques. Or, les sociĂ©tĂ©s techniciennes ont tendance Ă  rĂ©ifier l’objet technique, en lui assignant un certain nombre de valeurs (la justice, la libertĂ©, etc.). Pour lui, il faut se dĂ©tacher de cette vision. En effet, cette rĂ©ification donnerait une autonomisation Ă  la technique. Le principal danger qu’il identifie, c’est que la technique, par dĂ©finition, apporte plus de pouvoir et de destruction (en amplifiant nos actions : la bombe nuclĂ©aire peut dĂ©truire instantanĂ©ment une ville).

La solution qu’il propose est que la technique doit être subordonnée aux fins, fins devant être définies aux aspirations profondes, notamment en prenant compte de la nature spirituelle de l’homme. Ainsi, l’objet technique ne doit pas être pensé en tant que tel, mais plutôt sur son utilisation, à ses fins, en prévoyant les conséquences.

CHARBONNEAU, Bernard et ELLUL, Jacques, 2014. « Nous sommes des rĂ©volutionnaires malgrĂ© nous Â»: textes pionniers de l’écologie politique. Paris : Éditions du Seuil. Anthropocène. ISBN 978-2-02-116302-5.

Notre gĂ©nĂ©ration…

En France, aux yeux des gĂ©nĂ©rations prĂ©cĂ©dentes, notre gĂ©nĂ©ration (celle nĂ©e dans les annĂ©es 1990) est une gĂ©nĂ©ration gâtĂ©e. Nous n’avons pas connu la guerre, et ayant vĂ©cu dans un relatif confort matĂ©riel. D’ailleurs, la gĂ©nĂ©ration prĂ©cĂ©dente (les fameux baby-boomers) rigole souvent en nous traitant de « gĂ©nĂ©ration Ă©goĂŻste Â», et qu’ « une bonne guerre vous ferez du bien Â». Pourtant, ce qui marque la jeunesse d’une personne (disons, tout Ă©vènement avant l’anniversaire de ses 25 ans), marque le comportement d’un individu durant le reste de sa vie. Songeons Ă  nos grands-parents, qui ont connu la privation de la guerre, stockant des denrĂ©es pour plusieurs annĂ©es.

Notre génération a connu en toile de fond la crise environnementale, depuis sa plus tendre jeunesse. Elle a connu le terrorisme (les tours jumelles en 2001, les attentats de 2015-2016…) et l’état d’urgence qui en a suivi. Elle a connu la crise économique (2008, probablement une en 2020), la crise sanitaire (Le Covid-19 pour 2020), les émeutes (en 2005, les gilets jaunes en 2018-2020), la lutte contre le machisme et le racisme (mouvement MeToo, Black Lives Matter, etc.). Elle connaît la difficulté à s’insérer sur le marché de l’emploi, faute d’emplois à la hauteur de ses qualifications. Elle a connu la casse du service public. Bref, malgré les avancés technologiques, elle n’a connu que des régressions sociales, et le mot « crise » a joué le rôle de tempo, tant elle fut martelée durant toute sa jeunesse. Elle a connu également des évènements positifs, comme l’intégration européenne de nouveaux pays, la démocratisation d’Internet, la construction d’un monde plus uni.

Les évènements de notre jeunesse marquent notre comportement. Si on résume, notre génération a l’impression d’être la « génération sacrifiée », tant on lui semble dénier toute dignité, tant à un avenir habitable – avec les rares mesures timides concernant l’environnement (si on veut être positif) –, ; qu’à un présent digne, quand on pense à la précarité dont elle souffre.

Néanmoins, de ces épreuves, notre génération tire un certain nombre de valeurs. L’importance qu’elle accorde à la protection de l’environnement (et dont on voit la mise en valeur dans la scène médiatique, notamment avec le mouvement lancé par Greta Thunberg), la justice sociale (conséquence directe liée aux émeutes et au sentiment d’injustice), le cosmopolitisme et l’ouverture sur le monde (lié par le sentiment d’un « destin commun » avec le reste de l’humanité, préférant voir l’autre comme un frère plutôt que comme une menace), la démocratie (en réaction aux reculs des libertés civiques suite aux différents états d’urgence et autres lois liberticides justifiés par le terrorisme), et certainement le care (suite à la pandémie mondiale).

Cette génération a quasiment ou va avoir un quart de siècle, soit la période d’une génération. Cette génération avec de nombreuses personnes ne veulent volontairement pas d’avoir d’enfants. Nous sommes cette génération qui construit un nouveau monde, faute d’avoir su trouver sa place dans l’ancien. Cette génération qui a dû grandir trop vite, a dû faire le deuil de ses illusions et qui considère qu’on peut survivre qu’à travers l’entraide. Cette génération née juste après l’effondrement d’un monde (l’URSS, le mur de Berlin), et qui a grandi dans le clair-obscur où naissent les monstres (chacun ses références, OK, Boomer ?), mais aussi dans la frénésie d’un web naissant, et qui portait la promesse d’un village planétaire. Cette génération qui paye les pots cassés de la génération précédente (la crise climatique et économique), et qui se fait infantiliser par cette dernière.

Ainsi, notre génération est pessimiste de son présent, mais optimiste de son futur, qu’elle va construire, pierre par pierre, et sans lendemain qui chantent ou de grands soirs, n’attendant surtout rien d’un homme providentiel. Elle ne pourra compter que ses propres efforts, et naviguer à vue dans la tempête, dans un navire qui prend l’eau. Mais on pourra réussir, car il en va de notre survie.

Bien sûr, il ne faut pas faire de généralités, et je tiens en horreur quand elles dépeignent une génération, tant une génération est protéiforme. Je parle du point de vue situé d’un Français né dans la seconde moitié des années 1990, faisant partie de la classe moyenne et éduquée, et ayant vécu dans une petite ville de province.